• « La Chine est dans une situation prérévolutionnaire. »

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    Sinologue.
    Spécialiste de la Chine contemporaine.

    Entretien réalisé par Guillaume Tatu

    BV. Cette semaine, les États-Unis comme la Chine vont choisir leur nouveau leader. Le duel Obama/Romney occupe tous les esprits. Ce n’est pas le cas de la Chine : souhaite-t-elle être plus discrète ?

    La raison pour laquelle nous entendons beaucoup plus parler de l’élection américaine que de la passation de pouvoir de Hu Jintao, c’est qu’il y a du suspense ! Ce n’est pas le cas en Chine puisqu’il ne s’agit pas d’une élection. Les Chinois attendent cette échéance sans se faire la moindre illusion. Au moment de la passation de pouvoir de Hu Jintao il y a dix ans, il y avait une forme d’espoir. L’actuel Président chinois était issu de la Ligue de la jeunesse, considérée comme plus réformiste, plus libérale, plus proche des jeunes. La population espérait que les choses allaient bouger et que la dictature s’assouplirait un peu. Il n’en a rien été. Aujourd’hui, l’espoir en l’avenir est illusoire. Quand on entre au Parti Communiste Chinois (PCC), c’est uniquement pour la conquête du pouvoir. Or, le pouvoir au sein du PCC exige de faire de nombreuses concessions sur ses propres idées : impossible de s’affirmer. On ignore ce que pense Xi Jinping, ou ce qu’il souhaite pour son pays : plus ou moins d’armée ? Un commerce extérieur plus ouvert ? Personne ne peut établir un bilan de Hu Jinto, sauf peut-être la réussite de l’organisation des Jeux Olympiques en 2008, et personne ne sait ce que fera son successeur si ce n’est d’assurer la stabilité du pays.

    Il y a un an, les habitants de Wukan (Sud de la chine) sont descendus dans la rue pour chasser le chef communiste de leur agglomération après des années de corruption. Cet exemple peut-il se répéter, engendrant une grogne sociale à plus grande échelle ?

    C’est déjà fait ! Je vous rappelle quelques chiffres distillés au compte-gouttes par les Chinois : ils estimaient à 10 000 le nombre d’incidents sociaux en 1993 (grèves, manifestations…), 100 000 en 2005 et près de 190 000 pour 2011. La grogne monte. Les autorités communiquent peu sur ces chiffres car ils veulent maintenir la stabilité et entretenir la peur, c’est leur leitmotiv.

    La Chine est riche, mais les Chinois sont pauvres. Que reste-t-il du communisme ?

    Quel communisme ? Plus personne n’en parle puisqu’il n’existe plus en Chine. La question ne se pose plus, même si l’on observe une nostalgie de cette époque au sein d’une certaine partie de la population. Le pouvoir chinois utilise cette façade du communisme pour gouverner. Les sociologues, chinois ou étrangers, passent leurs temps à étudier le coefficient de Gini. Ce coefficient, variant de 0 à 1, a été développé par un statisticien italien et mesure le degré d’inégalité de la distribution des revenus en sachant qu’à 0, nous sommes dans une égalité parfaite. La Chine a un coefficient parmi les plus élevés au monde puisqu’il atteint 0,48. À 0,5, nous sommes dans une situation prérévolutionnaire. Les inégalités sociales sont insupportables.

    Croyez-vous à une révolution ?

    La Chine nous surprendra toujours. L’histoire l’a déjà montré. Tout est possible. Toutes les dynasties finissent un jour par chuter. Ce qui est certain, c’est que les Chinois ne veulent pas de cette chute, pour le moment. La population y est extrêmement nombreuse et les gens y sont très pauvres. Admettons que les trains se mettent en grève : cela paralyserait le pays. Dans certaines régions, des gens n’auraient plus à boire, ne pourraient plus se soigner, la circulation du charbon ne serait plus assurée, les usines ne fonctionneraient plus. La population n’aurait plus de travail, ce qui serait un véritable cauchemar. C’est cette peur-là qui protège (pour le moment) le pouvoir chinois d’une révolution.

    Marie Holzman, le 7 novembre 2012

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